Bimbia: Sur la route oubliée des esclaves noirs

  • Les vestiges de ce port négrier aujourd’hui en ruine dans la région du Sud-ouest racontent l’histoire méconnue de la traite négrière au Cameroun.

Le temps ne s’est pas arrêté. L’atmosphère est juste humide et le climat tempéré. Un petit courant d’air caresse la peau. Le silence des lieux est rompu par le coassement des crapauds et le sifflement des serpents dans les bois. Le bruit de l’eau qui s’écoule au loin et le frémissement des feuilles mortes sous les pieds rythment les pas à la découverte du site historique de la traite des esclaves à Bimbia. Nous sommes dans la commune de Limbé 3, région du Sud-ouest du Cameroun.

Des bambous poussent de part et d’autre du chemin aménagé. Ces bambous plantés autour des années 1600 ont été utilisés dans des bananeraies pour soutenir les plants face à l’agressivité du vent, apprend-on. Aujourd’hui interdits de coupe, ces bambous, « témoins » de l’histoire, recouvrent la quasi-totalité des 47 hectares de Bimbia. Quelques vestiges visibles sur les près de deux hectares de terrain encore viables et des récentes recherches permettent de reconstituer, du moins en partie, l’histoire du commerce des esclaves noirs qui s’y est déroulé.

Mbimbi Edimo, notre guide, marque un premier arrêt. Là, à la droite, des débris de murs de pierres rongés par le temps sont visibles. On devine la fondation d’un grand bâtiment. Ici, se dressait en effet le bureau d’observation. Mbimbi indique que c’est à cet endroit que s’opérait la sélection. Les esclaves forts et intelligents étaient destinés pour les Etats-Unis. Les faibles, que le colon appelait « rejetés », étaient contraints de travailler dans les plantations et dans la raffinerie d’huile de palme de Bimbia. Depuis le grand bâtiment qui abritait le bureau d’observation, les esclavagistes pouvaient alors surveiller l’avancée du travail et ramener les paresseux à l’ordre.

Mbimbi fait savoir que lorsque les Européens arrivent en Afrique, ils montent les chefs les uns contre les autres. Les guerres éclatent aussitôt. Des prisonniers de guerre deviennent ainsi des candidats à l’esclavage. Ils sont échangés contre des bouteilles de whisky, des pagnes, des bracelets, des fusils, du miroir. Les chefs qui refusaient de signer l’accord de vente des esclaves avec les Européens, on les amenait à ingurgiter de l’alcool. Et lorsqu’ils étaient saouls, ils apposaient leur signature sur le document, sans le savoir.

Des briques avec l’inscription JFK

La découverte se poursuit. Il faut maintenant emprunter un escalier et traverser ensuite un petit pont au dessus du cours d’eau baptisé Mbamba. Les deux ouvrages ont été aménagés en 2012 par la commune de Limbé 3, qui s’occupe également de l’entretien du site. Cinquante mètres plus loin, il faut marquer un deuxième arrêt. A gauche, de robustes poutres de pierres se dressent debout. Elles sont recouvertes de mousses végétales et de fougères par endroits. Des tuyaux en métal sont à moitié enfouis dans la terre. Un gros arbre s‘élève sur plusieurs mètres vers le ciel, au milieu de ces ruines de l’usine de raffinage d’huile de palme. De petites briques sont disséminées un peu partout au sol. Certaines de ces briques sont gravées des trois lettres « JFK ». D’après les archives, ces briques ont été fabriquées en Grande Bretagne au 15ème siècle.

Une scène de reconstitution de la traite négrière à Bimbia

« Lorsque les bateaux revenaient vides d’Europe pour chercher les esclaves, on y classait ces briques pour équilibrer le navire. Ces briques étaient utilisées pour la construction de bâtiments à Bimbia », relate Mbimbi.

Mais difficile pour l’heure de dire à quoi renvoient les symboles «JFK ». Peut-être ont –t-ils été gravés par des esclaves ou alors ont-ils été imprimés depuis l’usine de fabrication des briques en Europe ? Les recherches se poursuivent encore pour lever le voile sur ce mystère.  

La porte de non retour

La première porte de non retour

L’émotion devient de plus en plus forte. Difficile de ne pas écraser une goutte de larme ou de ressentir un pincement dans le cœur. La prison pour esclaves récalcitrants, ou du moins ce qu’il en reste, s’apparente a un véritable cachot physique et psychologique. Les murs se sont écroulés en partie, mais les quatre robustes piliers de près de deux mètres de hauteur chacun, qui occupent le centre de la pièce, ont résisté au temps. Ils sont recouverts de mousses végétales. Des traces de chaines y sont encore clairement visibles.

« Les esclaves récalcitrants étaient maintenus captifs ici. Ils étaient enchaînés au cou, aux reins et aux pieds. Ils se débattaient», explique Mbimbi, le visage serré.

Cette ouverture sur le mur arrière, là bas au fond de la cellule, c’est la première porte de non retour. Les pirogues accostaient tout près de cette porte pour transporter les esclaves vers les bateaux.

L’aventure devient de plus en plus douloureuse. A travers les propos de Mbimbi, on se projette dans le temps et on devine les souffrances et les tortures inhumaines infligées aux esclaves. Ici, dans ces autres cellules, l’esclave était surveillé de près par deux maîtres qui lui posaient simultanément des chaines aux pieds. Telle une bête, l’esclave était ensuite marqué au fer. La mangeoire et l’abreuvoir de Bimbia, au vue de ce qu’il en reste, étaient moins confortables que ceux des animaux. Une sorte de banc de pierres de près de dix mètres de long, sur un mètre de haut. Les esclaves, enchaînés à cette structure de pierres, n’avaient d’autres choix que de se courber et happer leur repas directement avec la bouche. Le même exercice était requis pour s’abreuver. Aujourd’hui encore, des bouts de chaines restent accrochés à cette mangeoire de fortune.  

Viols, suicides et meurtres

A un jet de pierre, sur ces autres ruines, s’élevait un bâtiment à étage. D’après le guide, les maîtres occupaient les chambres d’en haut et les esclaves femmes, les couchettes d’en bas. Cette position en hauteur accordait une belle vue sur la mer aux maîtres. Ils pouvaient ainsi être rapidement informés de l’approche des bateaux, et apprêter la « marchandise ». Loin du confort qu’offre la bâtisse, les esclaves femmes qui y logeaient étaient fréquemment violées. «Des femmes mourraient à la suite de viols. Des enfants issus de ces viols étaient tués», raconte Mbimbi. Il pointe ensuite du doigt une petite ouverture sur le mur. Il faut se courber pour traverser cette porte étroite. C’est la deuxième porte de non retour. Elle était empruntée par les esclaves hommes, femmes et enfants.

La deuxième porte de non retour

De l’autre côté de la porte, le bruit des vagues est perceptible. On peut apercevoir non loin, la mer et l’île Nicole. C’est sur cette île, baptisée ainsi par le capitaine Nicolas, que les esclaves récalcitrants qui parvenaient à briser les chaines étaient emprisonnés, en attendant l’arrivée des bateaux. La peur de l’eau et la non maîtrise de la nage les maintenaient captifs sur cette étendue de terre entourée d’eau, apprend-on. «A Bimbia, les gens criaient, pleuraient. Ils étaient enchaînés et traités comme des animaux. Certains tenaient à leur liberté et se suicidaient. Ils ne voulaient pas être captifs. Il y avait donc un grand taux de mortalité. Plusieurs personnes ont été tuées ici, physiquement et psychologiquement», déplore Dr. Lisa Aubrey. La chercheuse américaine travaille depuis 2010 à la reconnaissance par l’Unesco de Bimbia en tant que site du patrimoine mondial. D’après ses recherches, au moins 200 bateaux ont quitté ce site remplis d’esclaves, en direction de l’île de Grenade, du Canada, des Caraïbes et de la Caroline du Sud. Difficile d’estimer le nombre exact de prisonniers embarqués. « Ils pouvaient embarquer 900 et déclarer 500».  

La prison des esclaves récalcitrants

D’après les archives, l’inhumanité entamée à l’embarquement se poursuivait au débarquement. Les esclaves étaient alors forcés de s’accoupler dans les « Sex Farms » pour engendrer de futurs esclaves. «On demandait aux jeunes de 14 ans d’avoir des enfants, sinon on les coupait les testicules. Pour comprendre l’histoire des Jamaïcains et des noirs américains donc, il faut comprendre l’histoire de Bimbia», pense la chercheuse américaine. Pour prendre connaissance de cette histoire, des touristes se rendent à Bimbia. Selon les registres, les expatriés étaient les plus nombreux à visiter le site il y a quelques années encore. « Cette année (2017), nous avons reçu plus de Camerounais. Des groupes d’élèves des écoles, des étudiants, des chercheurs, des personnels d’entreprises, des particuliers. Des mises en scène sont aussi souvent réalisées ici. Il y a des visiteurs qui coulent des larmes ou s’écroulent, surtout devant la mangeoire. Ils trouvent très révoltant ce qui s’est passé ici. Mais beaucoup de gens ne connaissent pas l’histoire de Bimbia, même des résidants de Limbé», note Mbimbi.

Aucun touriste n’a visité le site aux mois de juin, septembre et octobre 2017. Pour la journée du 04 novembre 2017, seuls quatre Camerounais ont visité Bimbia. La crise anglophone qui secoue la région du Sud-ouest depuis 2016 serait un facteur de baisse de la fréquentation de ce site historique. « Si la crise anglophone persiste, il sera difficile d’avoir des visiteurs en décembre», craint un agent de la municipalité. Il fait savoir que la période qui s’étend du mois de novembre au mois d’avril constitue la haute saison, avec un pic de visite d’étrangers souvent observé au mois de décembre. D’après les registres, 800 visiteurs ont été enregistrés au courant de l’année 2016. Mais selon la tendance des chiffres lors de la descente sur site en novembre 2017, les responsables du site craignaient de ne pas atteindre les 500 visiteurs à la fin de l’année.

Mathias Mouendé Ngamo, à Bimbia

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